New-york
Nous approchons du but. Nous y sommes ! Ce marathon têtu de trois mille milles nous laisse devant New York, ivres de fatigue comme des rescapés sur le sable d'un naufrage.
Nous entrons par la porte de service. Nous n'avons pas droit aux grandes orgues, au tonnerre de Manhattan ; la statue de la Liberté ne nous offre pas le lumignon qu'elle tend obstinément à tous les voyageurs depuis le 28 octobre 1886. A d'autres les aurores triomphales, nous n'avons pour nous que les petits matins.
New York des livreurs de lait et des porteurs de journaux, New York qui s'étire dans ce quartier de cottages et de maisons basses...
De l'autre côté de l'Hudson, la ville est déjà levée, dressée d'un jet en gratte-ciel, elle se tient debout, toute droite, en équilibre et immobile.
Manhattan est un hymne aux verticales. Rockefeller Center, Empire State Building, Seagram Building, Corning Glass Building... futaie de béton, de vitres et de briques, rues rectilignes où la lumière du soleil ne pénètre plus. New York City vit à l'ombre d'elle-même.
Et, prodige d'architecture moderne : le bâtiment de l'O.N.U., une gigantesque boîte d'allumettes de cent étages, tout en verre, les pieds dans l'eau, la tête dans les nuages, posée sur ce sol qui fut acheté jadis aux Peaux-Rouges pour vingt-quatre dollars - la vie n'était pas chère en ce temps-là.
New York n'est plus à vendre. Et de toutes façons, il nous reste en tout et pour tout sept dollars, trois cents. Tout compte fait, toutes poches retournées, toute honte bue, nous ne pouvons acheter New York.
La vie à New York, quand on n'y connaît personne, est aussi insipide que les « hamburgers » qu'on y mange.
Mais si la vie n'a pas de goût, elle a de la valeur : elle est chère. Le prix minimum dans un restaurant est de deux dollars cinquante par personne. Tout le monde a l'air d'avoir de l'argent, sauf nous. Tout le monde a l'air d'en dépenser sans compter, sauf le Consulat de France : nous demandons à une secrétaire si elle peut nous taper l'attestation suivante :
« Je soussigné Jean-Claude Baudot, propriétaire de la 2 CV n° 437 BM 66, autorise M. Jacques Séguéla à se servir dudit véhicule. »
Coût : quatre dollars ! Nous demandons à voir le Consul pour lui réclamer une facture en deux exemplaires, il serre les dents, fronce les sourcils et veut savoir à quoi nous destinons ces deux documents. Réponse : le premier à notre comptabilité personnelle, le second à notre député. Tilt.
Les Américains n'ont pas le même esprit d'économie. Cela peut être gênant. Nous recevons un télégramme du Président directeur général de la Eastman Kodak Corporation à Rochester. Il nous prie de venir le voir. Grisés d'espoir, nous partons sur l'heure : mille kilomètres pour nous entendre dire : « Je suis très content de vous voir, boys ! et de vous faire visiter notre musée de la photographie. »
Cette instructive excursion porte le coup final à notre budget déjà moribond. Il nous faut au plus vite gagner notre vie et si possible de quoi continuer le voyage, de quoi quitter New York, cette croqueuse de diamants.
C'est à cela que nous nous efforçons. En attendant, Jean-Claude classe toute la journée les volumes français d'une petite librairie de Greenwich-Village, quartier des artistes, où tout le monde est entiché, en ce moment, du bouddhisme Zen. Tout y est « Zen », les magasins vendent des cartes postales Zen, des recettes de cuisine Zen, des boutons de manchette Zen...
Nous écrivons aux journaux, à la radio, à la télévision, à des firmes américaines. Ces lettres sont tapées, pendant son temps libre, par la secrétaire de la Filiale Citroën. Pour la remercier, nous la gavons de chocolats d'Uniprix. Son teint verdit après chaque lettre et jaunit après chaque bouchée. Nous allons avoir une belle crise de foie sur la conscience. Il est vrai que les Américains n'ont jamais mal au foie. Ils n'ont que des maladies de cur.
Comment ne seraient-ils pas cardiaques, avec la vie qu'ils mènent ? Ils ne sont jamais tranquilles, les slogans les tyrannisent. Dans les lavabos des restaurants, un panneau désigne du doigt l'usager, comme un attorney général l'accusé, et précise que les lois de l'Etat exigent qu'on se lave les mains avant de sortir de cet endroit. On se relave les mains et on s'enfuit comme un voleur dans la salle du restaurant où l'encombrement par plus de cent trente-quatre personnes est « déclaré dangereux et interdit par le commissaire de police ». Alors, on se jette vers la sortie où des piles de journaux font la haie sur le trottoir. Chaque Américain en lit vingt-sept kilos par an. Il n'y a pas de vendeur, simplement une petite boîte et une affiche : « Mettez dix cents. Toute personne qui pourra prouver quelle vous a vu ne pas mettre dix cents recevra cinquante dollars de récompense. »
On n'ose plus respirer, on est l'otage de la ville ; le prisonnier de la foule.
Les Américains vivent sur un autre monde. Nous ne pouvons les comprendre. Au début, on s'y trompe : extérieurement, ils nous ressemblent car ils ont notre couleur de peau. Mais c'est une erreur regrettable que de se fier aux apparences épidermiques. Peut-être sont-ils des Martiens déguisés?
Au Metropolitan Museum, intégrés à un groupe de Texans en visite, avec Pop Corn, chewing-gum, bonbons à la menthe (la boîte porte le détail de leur composition, comme une formule sur les médicaments), cure-dents et... guide, nous nous instruisons. Ce Van Gogh a coûté trente-cinq mille dollars, ce Renoir cinquante-deux mille, ce Modigliani vingt mille seulement, on le dédaigne. On passe vite. Devant un Rembrandt une voix interroge, anxieuse d'apprendre :
- Est-ce qu'il est importé aussi, celui-là ?
Le guide, sans sourire, répond qu'il vient d'Europe. Personne ne rit.
Chez Mac'y's, le plus grand magasin de New York, au quatrième étage, on trouve la panoplie du parfait cuisinier pour papa, tablier rouge et blanc, toque assortie, gants de cuisine isolants pour saisir les plats chauds. Au septième : vente de pyjamas pour chiens, neuf couleurs au choix. Au huitième, nous essayons une piscine portative en matière plastique, dix mètres de diamètre, quatre-vingts centimètres de hauteur. Coût : vingt dollars.
Dans la 42e rue : des magasins spécialisés dans l'érotisme. L'entrée est interdite aux femmes, aux vraies.
Les femmes ! Regardez-les se presser dans la Cinquième Avenue, confites en ce que les Américains ont tout rondement nommé le sex-appeal. On a cru à une franchise d'expression un peu brutale, alors qu'il s'agissait d'un flagrant contresens, car le « sex-appeal » est tout, sauf ce qu'il voudrait dire en bonne logique, en bonne étymologie, en bonne sémantique.
Les filles de New York ! Regardez-les se hâter, belles et gainées de nylon, lavées, coiffées, parfumées, maquillées, fardées, désodorisées, désinfectées, pressurisées, homogénéisées et... ignifugées. Elles ont conquis leur indépendance par le travail. Maintenant qu'elles ont la liberté, elles ne savent plus qu'en faire. Pour l'obtenir, elles ont dû la limiter, l'organiser, tellement qu'elle a perdu tout sens. L'homme, dompté, ne bronche pas. II était le but, la fin, on en a fait un moyen - un Américain moyen. Il se soumet au conformisme, emprisonné dans un réseau de règles implicites, de jugements tout faits; d'habitudes acquises. Il y a ce qu'il sied de faire et le reste n'existe pas. Mais le cur ? Voyez rayon Sentiment : le flirt obligatoire en automobile tous les vendredis soir. Comme il n'est pas question d'accuser la voiture, on a vite fait de conclure que l'amour manque de confort. Et le confort c'est une chose qui compte, non ? C'est pourquoi on n'aime pas, on épouse. On épouse et on divorce : « mental cruelty » et pension alimentaire.
Mariée, sur le point de l'être, de ne plus l'être ou de l'être à nouveau, la femme américaine est seule - chacune pour soi et Max Factor pour toutes -. Les hommes sont à ses pieds mais elle a les pieds froids. A force d'exiger du mâle ambition et travail, il a fini par ne plus penser qu'à cela. Les femmes pasteurisées font les hommes réfrigérés.
Et la névrose guette les Américains, ces êtres qui semblent aussi insensés que leurs voitures ahurissantes, aussi irrationnels que leurs portes qui s'ouvrent à l'envers. C'est pourquoi Freud est un des dieux de la mythologie contemporaine outre-Atlantique. Le père Sigmund et ses prophètes : les psychanalistes.
Les psychiatres n'abusent d'ailleurs pas de leur position de premier plan. Selon toute apparence, ils sont prudents et sages. Nous rencontrons l'un d'entre eux et dînons avec lui. Notre expédition l'amuse. Il teste » Jacques. Sur la nappe en papier, il dessine :
et lui demande de compléter le dessin. Jacques obéit et obtient :
Conclusion du maître des pulsions inconscientes : Vous devez avoir le goût des voyages.
Tout uniment, il eût pu ajouter ce commentaire que le goût des voyages pousse au départ. Et de fait, quelques jours plus tard, la situation étant un peu améliorée grâce à des travaux multiples autant que variés, nous mettons cap au Sud, vers la Floride.
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